« (...) Une vieille femme — la peau des lèvres a recouvert son anneau — accroupie contre la muraille, jette des bois dans un petit feu, entre ses jambes : — Mangez, buvez, petits, enfoncez-vous dans sa douce chair, que ses os et ses muscles vous retiennent prisonniers. Elle guette les rats : ils courent sur le corps, le déchirent, s'enfoncent dans les plaies, le museau soulevant la peau ; dans la bouche, sous les aisselles, entre les fesses et le ventre et le tour du sexe, vibrent ; quand tous se sont enfoncés, la vieille femme se redresse, se penche sur le cadavre, couvre les orifices avec des morceaux de bâche goudronnée ; les rats se retournent dans la plaie, prennent appui sur les muscles, mais la vieille femme leur enserre la tête entre ses doigts et les jette tout vifs, et criant, dans le brasier. Ceux qui déchirent le corps en dedans, et cherchent un trou pour sortir, elle jette ses mains sur le corps et ils vibrent sous ses doigts ; elle les pousse vers les articulations, vers les cavités du ventre et de la gorge, elle les y écrase, son poing creusant la peau, laquelle, éclaboussée de sang par-dessous, se refroidit. Un rat fouaille la mâchoire et les joues, les yeux se soulèvent, les oreilles bougent ; la vieille femme presse les tempes entre ses mains ouvertes ; les gencives de l'enfant, déchirés sa langue et les parois de la bouche et le fond du palais, trou de sang fermé par les dents ; le rat se retourne dans ce bain de sang et d'émail ; la vieille femme enfonce le morceau de bâche dans la bouche, le rat, enfoncé dans la gorge jusqu'aux reins, mord et tire la bâche ; puis il se retourne de nouveau, traverse la gorge, creuse entre les poumons ; la vieille femme, redressée, ramasse un bâton dans la boue, auquel est enroulé un barbelé : elle en frappe la poitrine de l'enfant, le rat s'enfonce sous les poumons, il les soulève ; les chairs déchirées crissent ; le ventre gonflé par la pluie, le rat s'y assoit. La vieille femme frappe le ventre, le barbelé déchire le nombril, pique le rat à la bouche, la vieille femme frappe, le rat crie, remue ses pattes dans le sang, il se cache sous les os du bas-ventre, le bâton barbelé les brise ; la vieille femme tire le rat à travers la plaie et le jette dans le feu ; puis, accroupie, elle mange les rats grillés ; s'endort jusqu'à midi, le dos au mur ; réveillée, les rats de nouveau couvrent le cadavre ; la vieille les étrangle et les assomme, le sang, illuminé par le soleil du soir, retombe en pluie d'or sur ses poignets. Quand le cadavre est déchiré et ne peut plus servir d'appât, elle le traîne dans le brasier et le fait rôtir à petit feu ; puis, l'ayant mangé, ses mains tirant et tenant les jambes et les écartant, et ses dents recouvertes de cendre tiède, elle se renverse sur les os et dort ainsi, la bouche ouverte à la pluie nocturne, jusqu'à l'aube, où, se relevant, elle s'en va le long des murailles, et descend aux dépôts d'ordures ; et quand elle a vu, jeté sur les ordures ou replié dessous, un petit cadavre aux lèvres nues, son cœur bat sous sa poitrine, ses mains tremblent dans la pluie quand elle les approche du corps, que les rats retiennent par les cheveux et les poils du sexe et des aisselles ; elle prend l'enfant dans ses bras, ou, s'il est trop lourd, le prend et le tire par les pieds, jusqu'au pied des murailles ; un petit esclave vient au dépôt avec un seau d'excréments ; l'anse coupe sa main, ses pieds nus s'enfoncent dans la neige souillée. La vieille femme voit l'enfant, elle sort de sa poitrine un porte-plume de faux ivoire, elle le tourne dans le soleil, l'enfant s'approche ; ses jambes nues sont mouillées d'urine — son maître, un vieillard libre mais pauvre, et dont il est le seul esclave, lui a pissé sur les jambes en se levant du lit — la vieille femme lui prend l'épaule ; la princesse court sous les murailles ; la vieille femme, dont l'enfant touche le poignet, avance le porte-plume : — Regarde dedans, on y voit l'île d'Inaménas, que ceux d'Ecbatane ont prise à tes ancêtres. L'enfant ouvre ses yeux, la vieille femme tient le porte-plume contre les yeux de l'enfant, qui lui serre le poignet ; la vieille femme, alors, retourne la plume sur les lèvres de l'enfant, et la plonge dans sa bouche ; l'enfant hurle, crache, mord le porte-plume, griffe le poignet de la vieille femme ; la plume déchire le fond de la bouche, le sang mêlé d'écume coule sur le menton et la poitrine de l'enfant ; la princesse s'est retournée, elle revient sur ses pas ; la vieille femme pousse l'enfant par la bouche vers une petite cabane, où sont les outils pour les boueux ; l'enfant, en reculant, met le pied dans le seau d'excréments, lesquels couvrent sa jambe et éclaboussent son short ; la vieille femme renverse l'enfant dans les outils, ferme la porte (...) ».

Pierre Guyotat, Tombeau pour cinq cent mille soldats, p.39-41, L'Imaginaire Gallimard, 1967