« Cesse de te morfondre ! s'écriait-elle. Look at the harlequins ! Regarde les arlequins !
— Quels arlequins ? Où ?
— Oh ! tout autour de toi. Partout. Les arbres sont des arlequins, les mots sont des arlequins; et les situations et les calculs. Additionne deux choses — images, plaisanteries — et tu obtiens un triple arlequin. Allons, joue ! Invente le monde ! Invente la réalité ! »

Et j'inventais. Ah ! fichtre oui, j'inventai ! J'inventai ma grand-tante en l'honneur des mes premières rêveries, et la voici maintenant qui paraît à la grande porte du souvenir, et qui descend les marches de marbre, lentement, de biais, toujours de biais, pauvre éclopée, tâtant du bout en caoutchouc de sa canne noire le rebord de chaque marche.

(Ces quatre mots : Look at the harlequins, elle les prononçait d'un seul trait, adoptant une cadence dactylique, rapide et susseyante ; « Look at the », devenu « lookaty », proche de « lickety », annonçait tendrement, délicatement, ces « harlequins », qui survenaient avec une force joyeuse, le « har » accentué richement par une brusque inspiration persuasive suivie de la cascade de paillettes des syllabes liquides.)

Vladimir Nabokov, Regarde, regarde les arlequins, traduit de l'anglais par Jean-Bernard Blandenier, Fayard, 1992, p.18